Introduction
Le 29 septembre 2026, Google a déposé deux recours devant le Tribunal général de l'Union européenne à Luxembourg pour contester des injonctions émises en juillet par la Commission européenne au titre du Digital Markets Act (DMA). La démarche est inédite dans son ampleur : pour la première fois, un contrôleur d'accès désigné par Bruxelles attaque frontalement des mesures correctives adoptées sur le terrain de la concurrence numérique.
Ce moment marque une inflexion dans l'application du DMA. Après deux ans de désignations, de négociations et d'échanges techniques, la régulation européenne entre dans sa phase contentieuse.
Deux injonctions, deux batailles distinctes
La première décision contestée oblige Google à partager des données anonymisées issues de son moteur de recherche — requêtes, clics, classements des résultats — avec des moteurs concurrents et des chatbots IA. La date d'effet initialement fixée est janvier 2027. C'est sur ce point que le conflit est le plus vif : Google plaide pour un risque de « dommages irréversibles à la vie privée », estimant que l'anonymisation retenue par la Commission est insuffisante. Bruxelles, qui a travaillé sur ce point avec des experts indépendants en protection des données, maintient que les garanties sont adéquates — DuckDuckGo, qui bénéficierait directement de l'accès, soutient publiquement la position de la Commission.
La seconde injonction, dont l'échéance court jusqu'à août 2027, exige qu'Android ouvre onze fonctionnalités de l'OS aux assistants IA concurrents de Gemini — dont l'activation vocale et certaines interactions au sein des applications. En clair : Bruxelles veut que les alternatives à l'assistant maison de Google puissent s'intégrer à Android dans des conditions équivalentes.
Ce que ça ne suspend pas
Point capital pour les acteurs du secteur : le dépôt d'un recours ne gèle pas automatiquement l'application des mesures. Les délais de janvier et août 2027 restent en vigueur, sauf décision expresse contraire du Tribunal. Google devra donc avancer sur deux fronts en parallèle : le contentieux judiciaire d'un côté, la mise en conformité de l'autre. C'est une pression calculée de Bruxelles, qui évite ainsi qu'un simple recours serve de mécanisme de sursis de facto.
Ce que les DSI doivent suivre
Pour les directions informatiques, ces décisions sont davantage un signal qu'une contrainte directe. Elles confirment que le DMA entre dans une phase d'application effective — et pas uniquement pour les gatekeepers eux-mêmes.
En forçant l'ouverture des données de recherche, la Commission crée les conditions d'un rééquilibrage du marché de la search et, par ricochet, de l'IA générative. Les moteurs alternatifs et les chatbots qui accéderont à ces données de clics et de requêtes pourraient améliorer sensiblement leur pertinence, réduisant l'écart historique avec Google.
Pour une DSI qui évalue des outils de recherche interne, des moteurs d'indexation documentaire ou des assistants IA conversationnels, la question devient concrète : dans quelle mesure le paysage concurrentiel sera-t-il différent en 2027 ? Des acteurs alternatifs bénéficiant de ces données pourraient proposer des performances comparables à des conditions tarifaires ou de gouvernance plus favorables — notamment pour les organisations soucieuses de diversifier leur dépendance aux hyperscalers américains.
Une pression réglementaire qui s'accélère
Ce recours illustre un phénomène plus large : la résistance juridique aux obligations DMA fait désormais partie du paysage, comme l'ont montré avant lui Apple et Meta sur d'autres dossiers. La différence, ici, tient à l'enjeu central — les données de recherche sont le carburant de l'IA — et à la clarté du calendrier imposé par Bruxelles, qui refuse explicitement d'en décaler l'application.
Pour les organisations européennes, la conclusion est moins technique que stratégique : intégrer les dynamiques réglementaires dans les cycles de sélection et de renouvellement des outils numériques n'est plus une bonne pratique optionnelle. C'est une variable de marché à part entière.

