Introduction
La normalisation de l'Ethernet 1,6T entre dans sa dernière ligne droite. La task force IEEE P802.3dj, dont les travaux ont démarré en 2020 avec la constitution d'un groupe d'étude formel en 2021, se trouve aujourd'hui en phase de ballottage — ultime étape avant ratification officielle prévue d'ici la fin de l'année 2026. Mais avant même que l'encre soit sèche sur le standard, les premiers produits sont déjà expédiés et une démonstration d'interopérabilité multi-vendeurs se tient ce mois-ci à Málaga. Pour les responsables d'infrastructure, le moment est venu d'intégrer cette trajectoire dans les feuilles de route réseau.
Du laboratoire au déploiement en cinq ans
L'histoire de ce standard illustre à quel point le cycle de l'innovation réseau s'est contracté. Moins de cinq ans après le lancement des premiers travaux, les modules en détection directe (direct-detect) 1,6T sont déjà acheminés vers les premiers acheteurs. Cette technologie, dimensionnée pour des liaisons allant jusqu'à deux kilomètres environ sur fibre monomode, cible les connexions intra-data center : entre commutateurs de spine, entre serveurs de calcul haute densité et baies de stockage, ou encore entre châssis d'un même campus.
Le standard P802.3dj ne se limite pas au seul 1,6T : il encadre simultanément des déclinaisons à 200G, 400G et 800G, formant un cadre cohérent pour l'ensemble du spectre de vitesses Ethernet qui sera déployé dans les années à venir. L'interface puce-module définie sous la dénomination 1.6TAUI-8 joue un rôle charnière dans cette architecture multi-vitesses, en assurant la compatibilité entre les composants silicium et les modules optiques.
L'optique cohérente prend le relais sur les longues distances
Là où la détection directe s'arrête, l'optique cohérente prend le relais. L'OIF (Optical Internetworking Forum) a publié en 2026 l'accord d'implémentation 1600ZR, qui permet de transporter 1,6 Tb/s sur une seule longueur d'onde jusqu'à 120 kilomètres — soit le double de ce qu'autorisait l'architecture 800ZR précédente. Cela signifie concrètement qu'une infrastructure DCI (Data Center Interconnect) existante déployée sur des liaisons DWDM amplifiées peut doubler sa capacité en remplaçant les modules, sans toucher aux fibres ni aux amplificateurs.
La spécification 1600ZR est complétée par une variante allégée, la 1600CL, destinée aux liaisons WDM de courte portée autour de dix kilomètres, et par une version longue portée future baptisée 1600ZR+, qui visera des distances jusqu'à mille kilomètres. Cette architecture à trois niveaux offre aux opérateurs de réseaux métropolitains et aux grandes entreprises multi-sites un éventail de solutions homogènes issues d'une même famille de standards.
Málaga, septembre 2026 : l'interopérabilité prouvée en conditions réelles
Les annonces normatives sont une chose ; la réalité industrielle en est une autre. C'est précisément la raison d'être de la démonstration organisée par l'Ethernet Alliance à l'ECOC 2026, du 21 au 23 septembre à Málaga. Une douzaine de fabricants — parmi lesquels Cisco, HPE, Huawei, Amphenol, Synopsys, TE Connectivity et Keysight — y font fonctionner ensemble des commutateurs, modules OSFP et câbles 1,6T issus de différents fournisseurs, avec des SerDes de classe 224G et des mécanismes d'entraînement de lien. La démonstration intègre également les fonctions d'Ethernet sans perte de paquets — Link Layer Retry et Credit-Based Flow Control — indispensables aux clusters de calcul intensif où la moindre congestion réseau se traduit par une chute de rendement mesurable.
Une feuille de route qui ne s'arrête pas là
Alors que le 1,6T n'est pas encore officiellement ratifié, l'IEEE prépare déjà la transition vers le 3,2T, avec un démarrage des travaux envisagé pour début 2027. Ce rythme cadencé impose aux équipes infrastructure de penser en générations successives plutôt qu'en investissements ponctuels. Un achat réalisé aujourd'hui sur du 800G ou du 1,6T doit être évalué à l'aune de sa capacité à évoluer — par mise à niveau des modules et non par remplacement des châssis — vers les débits à venir. La question n'est plus de savoir si le térabit s'imposera dans les réseaux d'entreprise, mais à quelle échéance budgétaire il faut l'anticiper.

